retour à l'acceuil
Prologue
La première sœur :
Et quand nous sommes remontées de l’abri,
Les flammes éclairaient, d’une clarté plus vive
Que celle du petit jour, notre maison intacte,
Et c’est ma sœur qui la première a vu.
La deuxième sœur :
Sœur, pourquoi notre porte est-elle ouverte ?
La première :
Le souffle des bombes a dû l’enfoncer.
La deuxième :
Sœur, d’où viennent ces traces de pas dans la poussière ?
La première :
Quelqu’un s’est abrité en passant, et rien d’autre.
La deuxième :
Sœur, là, dans le coin, le sac ?
La première :
Chose en vue vaut mieux que chose disparue.
La deuxième :
Une miche de pain, sœur, et un quartier de lard !
La première :
Ce genre de choses n’est pas pour m’effrayer.
La deuxième :
Sœur, qui est venu ici ?
La première :
Comment le saurai-je ?
C’est quelqu’un qui veut que nous cassions une bonne croûte.
La deuxième :
Mais je sais ! Ô que nous sommes de peu de foi ! Ô bonheur !
Ô sœur, notre frère est de retour !
La première :
Et nous nous embrassions et nous étions heureuses :
Notre frère était à la guerre et pour lui tout se passait bien.
Et nous avons coupé et mangé du lard et du pain
Qu’il avait apportés pour nos corps qui criaient famine.
La deuxième :
Sers-toi mieux, ils t’écrasent de travail à l’usine.
La première :
Moi non, c’est plutôt toi.
La deuxième :
Pour moi, c’est moins dur, coupes-en davantage !
La première :
J’ai assez.
La seconde :
Comment a-t-il pu venir ?
La première :
Avec les troupes.
La deuxième :
Où peut-il bien être en ce moment ?
La première :
Là où on se bat.
La deuxième :
Oh !
La première :
Nous n’avons entendu aucun bruit de bataille.
La deuxième :
Je n’aurai pas dû poser la question.
La première :
Je ne voulais pas te faire de peine.
Et nous nous taisions, quand de l’autre côté de la porte
A jailli un cri à nous glacer le sang.
La deuxième :
Sœur, on a crié, allons voir.
La première :
Reste assise, toi. Chercher à voir, c’est être vu.
Ainsi, nous n’avons pas bougé, nous n’avons pas cherché
A voir ce qui se passait dehors, derrière la porte.
Mais nous nous sommes arrêtées de manger
Et sans nous regarder, nous nous sommes levées
Et préparées pour aller au travail, comme chaque matin,
Ma sœur a pris les casse-croûte et moi,
Je me suis rappelé et j’ai porté le sac de notre frère
Dans cette armoire où sont ses vieilles affaires.
Et là, j’ai cru que mon cœur s’arrêtait,
Là, sur le cintre, il y avait son uniforme de soldat.
Sœur, il n’est pas avec ceux qui se battent,
Il leur a faussé compagnie,
Il n’est plus en guerre.
La deuxième :
D’autres y sont encore, mais pas lui.
La première :
On l’avait envoyé à la mort.
La deuxième :
Mais lui a été le plus fort.
La première :
Un trou était là, tout petit….
La deuxième :
Et c’est par là qu’il est sorti.
La première :
D’autres y sont encore, pas lui.
La deuxième :
Il n’est plus à la guerre.
La première :
Et nous avons ri, nous étions heureuses :
Notre frère ne se battait plus, tout se passait bien pour lui.
Et nous en étions là quand a jailli
Un cri à nous glacer le sang.
La deuxième :
Sœur, qui est-ce qui crie devant notre porte ?
La première :
Ils recommencent à torturer qui bon leur semble.
La deuxième :
Sœur, nous ne devrions pas aller voir ?
La première :
Reste ici, toi. Chercher à voir, c’est être vu.
Ainsi nous avons attendu un moment,
Sans chercher à voir ce qui se passait dehors.
Puis nous avons dû aller au travail
Et c’est moi, devant la porte, qui la première ai vu.
Sœur, sœur, ne sors pas.
Notre frère est devant la maison.
Il n’est pas hors d’affaire, hélas,
Il est pendu à un croc de boucher.
Mais ma sœur est allée dehors
Regarder elle-même, elle a poussé un cri.
La deuxième :
Sœur, ils l’ont pendu,
Et c’est lui qui criait vers nous.
Donne le couteau, donne le couteau,
Que j’aille le détacher, le dépendre,
Rentrer son corps ici, le réchauffer
Et le faire revenir à la vie.
La première :
Sœur, laisse ce couteau,
Tu ne feras pas revivre notre frère.
S’ils nous voient à côté de lui,
Ils nous feront subir le même sort.
La deuxième :
Laisse-moi, je n’ai déjà pas bougé
Quand ils nous l’ont pendu.
La première :
Et quand elle a voulu sortir,
Devant elle se tenait un SS.
Le SS :
Dehors, c’est lui, vous, qui êtes-vous ?
C’est à votre porte que je l’ai attrapé.
J’en arrive à me dire, au bout du compte,
Que le traître, dehors, vous le connaissez.
La première :
Cher monsieur, inutile de nous mettre en cause,
Nous ne connaissons pas cet homme.
Le SS :
Qu’est-ce qu’elle veut faire avec son couteau ?
La première :
Alors, j’ai regardé ma sœur.
Allait-elle à présent marcher
Elle-même à la mort pour délivrer le frère ?
C’est sans l’avoir voulu, lui, qu’il était mort.
Prologue de Antigone de Bertolt Brecht